La Période postérieure
au Second Temple
Retour en Exil
La destruction du Deuxième Temple (70 de l'ère vulgaire)
a peut-être constitué le grand tournant de l'histoire juive.
Du point de vue de la tradition, c'est le début de la très
longue période de la Galout qui s'achève seulement au vingtième
siècle avec la fondation d'un Etat juif. L'un des grands malentendus
de l'histoire juive est né à propos de cette période.
En effet, on pense généralement que cette période
étant connue comme le début de l'Exil, c'est à partir
de ce moment-là que tous les Juifs ont été obligés
de quitter leur pays. Rien n'est plus loin de la vérité.
Les Romains qui ont vaincu les Juifs et détruit le Deuxième
Temple n'ont absolument pas obligé les Juifs à quitter leur
pays. Les seuls qu'ils ont véritablement exilés ont été
un petit groupe de leaders extrémistes qui avaient fomenté
la révolte. Ces derniers ont été emmenés à
Rome et exécutés. Les autres ont été autorisés
à rester mais le pouvoir romain les contrôlait plus strictement.
Après cette défaite, beaucoup de Juifs décidèrent
de quitter leur pays, mais ceci n'a rien d'étonnant ; cette tendance
à l'Exil existait déjà à l'état latent,
elle ne fait que se manifester d'une manière plus radicale après
la défaite. La vie juive allait se poursuivre en Eretz Israël
pendant plusieurs siècles encore quoique sa fin était imminente.
Désormais l'avenir des Juifs - au moins l'avenir proche - ne serait
plus en Eretz Israël. Pour la première fois, les centres de
vie juive allaient se déplacer vers les pays de la Galout, encore
plus qualitativement d'ailleurs que quantitativement.
La Diaspora devient le centre de la vie juive - élaboration d'un
nouveau modèle
Nous assistons donc à cette époque à la disparition
progressive d'Eretz Israël comme centre de vie juive. La vie juive
réapparaît dans les nouvelles communautés juives qui
se constituent. Au début, ces communautés étaient
encore peu importantes. Elles ne se considéraient pas comme des
centres de vie juive au cours des premiers siècles de l'ère
vulgaire, à part la Babylonie, le premier grand centre de vie juive
de la Galout, considéré comme un pôle de la vie juive
déjà avant la fin de l'époque talmudique.
Les relations entre le nouveau centre de Babylonie et le centre d'Eretz
Israël en déclin furent complexes et difficiles. Elles étaient
rivales sans aucun doute. Certains savants babyloniens vinrent en Palestine,
acceptant l'autorité des savants de Palestine à cause de
la sainteté et de la centralité d'Eretz Israël. Mais
pour nombre d'entre eux, la sainteté et la centralité théoriques
d'Eretz Israël ne suffisaient pas : pour eux il y avait bel et bien
rivalité et lutte entre ces deux centres authentiques et dynamiques
de vie juive. En un sens c'était exact - pour la première
fois, le judaïsme avait deux centres.
Néanmoins, il était clair, tant pour les rabbins de Babylone
que pour ceux d'Eretz Israël qui commençaient à constituer
le nouveau leadership de la nation juive brisée, qu'il fallait
faire quelque chose pour empêcher le judaïsme de disparaître
dans les pays de la Galout. Si on ne remplaçait pas les éléments
essentiels qui avaient maintenu la cohésion des Juifs en tant que
nation, c'est-à-dire Jérusalem, le Temple, Eretz Israël
en tant qu'entité matérielle, il y avait peu d'espoir pour
le judaïsme.
Sauver la nation - un nouveau stratagème
Un grand plan de sauvetage fut élaboré pour sauver la nation
juive et lui permettre de survivre dans les pays de l'Exil jusqu'au moment
où Dieu déciderait de la ramener dans son pays. Un nouveau
mode de vie fut conçu, basé sur le système légal
de la Halakha, destiné à maintenir le Juif dans un cadre
spécifique le séparant de la société environnante
par une sorte de mur invisible. Le Juif ne devait jamais oublier qu'il
ne faisait pas partie des pays voisins, que leur concept de Dieu était
différent du sien et qu'il n'était pas chez lui chez les
non-Juifs. Il avait quant à lui un autre pays qu'il ne devait jamais
oublier - le Juif devait toujours se souvenir qu'il était en Galout.
C'est à ce moment-là, et pour maintenir la mémoire
collective de leur peuple, que les autorités rabbiniques, qui devinrent
de ce fait les maîtres d'oeuvre de l'existence nationale juive,
ont introduit les mesures pratiques suivantes dans la vie juive de telle
manière qu'elles soient acceptées et mémorisées
dans le monde entier :
- Les Juifs se tourneraient dans la direction de Jérusalem en
disant leurs prières.
- Dans ces prières, les juifs rappelleraient constamment leur
situation d'Exil, ils prieraient Dieu d'y mettre fin et de ramener les
exilés dans leur patrie.
- Des traditions familiales et collectives allaient naître rappelant
sans cesse aux Juifs que leur situation n'était pas normale.
En souvenir de Jérusalem on casse un verre lors de la célébration
d'un mariage, on ne chaule pas les murs, on chante certains chants rappelant
aux Juifs le pays qu'ils ont quitté.
- A chaque fête on a ajouté un rituel rappelant aux Juifs
leur pays et le Temple qu'ils ont perdu mais où ils retourneront
un jour. Les rituels pratiqués autrefois au Temple furent repris
et inclus à la vie familiale et communautaire dans toutes les
communautés juives du monde :
- Au moment où l'on agite les "arba minim" à
Souccot.
- Lorsque l'on dit la prière pour faire tomber la pluie en
hiver et jusqu'à Pessah.
- Lorsqu'on évoque les arbres à Tou-Bishvat
- Pendant le décompte de l'Omer entre Pâque et Shavouot.
Toutes ces pratiques cultuelles maintenaient le lien entre les Juifs
et Eretz Israël. Les Juifs pouvaient bien vivre aux quatre coins
du monde, d'un point de vue rituel ils vivaient en Eretz Israël,
liés par les détails du rituel à un calendrier et
à une réalité bien vivante dans le pays qu'ils considéraient
comme leur patrie.
Ce système a bien fonctionné. Pendant des centaines d'années,
des Juifs ont vécu dans des pays lointains, dispersés dans
le monde entier, et n'ont jamais considéré ces pays comme
leur patrie. Y-a-t-il un précédent à ce fait dans
l'histoire humaine ? Un peuple qui a vécu pendant vingt ou trente
générations au Yémen ou en Pologne et ne s'est jamais
considéré de nationalité yéménite ou
polonaise ? Ceci est dû au rituel.
Le debut des Temps Modernes - une
conception differente de la Galout
D'un point de vue théorique au moins, le système qui s'est
mis en place est devenu un nouveau modèle de vie en Galout, modèle
qui s'était créé en Babylonie à la fin de
l'époque du Premier Temple. Les Juifs étaient en exil, ils
pleuraient leur pays perdu, ils le rappelaient sans cesse et priaient
pour la venue de l'ère messianique qui les ramènerait dans
leur pays. On pensait donc que tout ce que les Juifs attendaient était
le retour messianique en Terre Promise.
Eretz Israël - une réalité
ou un idéal ?
Il est incontestable cependant que Eretz Israël devint une abstraction
pour beaucoup de Juifs de cette époque - une réalité
mystique sans rapport avec le monde réel. Ils disaient le traditionnel
"L'an prochain à Jérusalem" à Pâque
sans vraiment espérer y retourner, même si les récits
sur Eretz Israël et l'amour de Sion se transmettaient de père
en fils dans la vie quotidienne du Juif galoutique. Telle fut la base
réelle des relations Israël-diaspora au cours de cette longue
période de près de deux mille ans.
Mais il y avait cependant d'autres manifestations plus tangibles de
ce lien qui unissait les Juifs à leur Terre :
- Certains Juifs faisaient un pèlerinage en Terre Sainte ce qui
représentait un très grand voyage à l'époque.
- Certains partaient s'y établir, faisant ainsi leur Aliyah.
- On faisait des dons d'argent afin de soutenir les communautés
juives d'Eretz Israël - parfois c'étaient des Juifs qui
étaient envoyés par les communautés pour distribuer
ces fonds et de temps à autre des organisations de collecte de
fonds se créaient en Galout.
Mais le véritable lien résidait dans le rituel.
Le début des Temps
Modernes - une conception différente de la Galout
Les premiers signes de changement eurent lieu à la fin du dix-huitième
siècle pour les Juifs d'Europe occidentale et d'Europe centrale.
Alors que le monde non juif, sous l'impulsion des nouveaux idéaux
politiques et sociaux connus comme 'Les Lumières', commençait
timidement à accorder des droits civils aux Juifs, la condition
du judaïsme occidental se mit à changer. De plus en plus,
les Juifs occidentaux de France, d'Allemagne, d'Angleterre, de Hollande,
d'Autriche et d'Amérique du Nord et du Sud - même orthodoxes
- commencèrent à considérer les pays où ils
vivaient comme leur patrie.
Il fallait donc s'adapter, soit par le rituel, soit par une nouvelle
prise de conscience existentielle, ou les deux, ce n'était qu'une
question de temps. Dans les nouvelles communautés réformées
d'Occident, certains Juifs modifièrent le rituel. Les références
à Eretz Israël se rapportaient maintenant à la patrie
historique plutôt qu'à la patrie éternelle. Les idées
messianiques étaient interprétées d'une manière
nouvelle - on pensait maintenant à une nouvelle ère de l'humanité
qui serait célébrée par les Juifs dans le pays où
ils vivaient actuellement. Les Juifs orthodoxes avaient conservé
le rituel et la foi messianique mais leur perception du monde était
différente, désormais ils se sentaient eux aussi très
liés aux pays où ils vivaient.
Il est intéressant de constater que parmi ces mêmes Juifs
émancipés du dix-neuvième siècle, nous voyons
un certain nombre d'initiatives destinées à améliorer
le sort de leurs "coreligionnaires" dans différentes
parties du monde, y compris Eretz Israël. On y envoyait de l'argent
et on fonda beaucoup de nouvelles institutions pour aider les Juifs pauvres
de Terre Sainte : des écoles, des nouveaux quartiers, des hôpitaux,
des fermes où l'on enseignait l'agriculture, des fonds de soutien
et des institutions charitables. Tout ceci était organisé
par les Juifs occidentaux qui allaient avoir de plus en plus de difficultés
à définir la Terre Sainte comme leur pays.
Dans d'autres régions du monde, là où il n'y avait
pas vraiment eu de changement, la situation demeurait la même que
par le passé. En Europe orientale et en Afrique du Nord par exemple,
la majorité des Juifs continuaient à se considérer
en Galout et priaient avec ferveur pour la venue de l'époque messianique
qui les ramènerait dans leur pays.
[Introduction]
[La Période Biblique] [La
Période postérieure au Second Temple] [Les
Temps modernes] [Le Sionisme et l'Occident]
[Résumé] [Autres
Modèles] [La Russie] [La
Grande-Bretagne] [La France] [L'Allemagne]
[Le Yémen] [L'Inde]
[Conclusions] [Implications]
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