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Au-delà de l'Amérique - la Russie
La Russie : une étude démontrant
la complexité des relations Israël-Diaspora
L'histoire du judaïsme soviétique est passionnante. A la fin
du dix-neuvième siècle, la communauté juive de la Russie
tsariste était la plus importante du monde. A la suite d'émigrations
massives dans divers pays d'Occident, ces Juifs ont constitué la
base de la plupart des communautés juives d'Occident et même
d'ailleurs. De plus, un nombre relativement grand de Sionistes sont montés
en Eretz Israël où ils ont constitué la base idéologique
du nouveau Yichouv, puis son organisation politique, et par la suite l'Etat
d'Israël.
Au début des années 1920, l'URSS, qui auparavant était
favorable à ses minorités, a commencé à réprimer
les Juifs. Comme on le sait, malgré les nouvelles libertés que
la Révolution avait promises officiellement aux Juifs, l'époque
du communisme se caractérisa par une grave répression de la
vie juive sous toutes ses formes, qu'elles soient d'ordre religieux, culturel
ou politique. Le Sionisme fut mis hors la loi. Le judaïsme russe
et le judaïsme de toutes les républiques soviétiques était
maintenant totalement coupé du reste du monde juif. Il devint le
'judaïsme du silence', celui de la tristesse et de l'oppression.
L'existence de l'Etat d'Israël fut reconnue par l'Union soviétique
dès sa proclamation, mais les relations entre Israël et l'URSS
furent interrompues après la guerre de 1967 et ne furent rétablies
qu'en 1992, au moment de l'effondrement du communisme.
Sous le régime communiste, et malgré le danger, il y eut des
tentatives de la part des Juifs occidentaux et d'Israël pour entrer
en contact clandestinement avec les Juifs soviétiques. On organisa
des voyages en URSS, on fit entrer en fraude des livres, des objets du
culte, on établit des contacts au niveau local avec quelques groupes
de Juifs dans les grandes villes. Certains Juifs soviétiques particulièrement
courageux défièrent ouvertement la police et démontrèrent
leur identité juive en déclarant que l'Etat d'Israël était
leur patrie, ce qui leur valut souvent des peines de prison. Israël
devint la mère-patrie, le port d'attache sentimental de ces militants,
qui ne représentaient pas toute la communauté des Juifs soviétiques,
mais qui ouvraient une nouvelle voie dans la vie des Juifs russes. Il
s'en suivit une campagne internationale de grande envergure pour la libération
des Juifs soviétiques dans toutes les communautés juives du
monde libre.
Mais la politique évolue. Au cours des années 1970, un climat
de détente s'instaure entre les Etats-Unis et l'Union soviétique,
et pour la première fois depuis cinquante ans, on autorise un départ
massif des Juifs d'Union soviétique. 130.000 Juifs quittent l'URSS,
dont la grande majorité vient s'établir en Israël. Mais
lorsque l'ère de la détente s'achève, à la fin des
années soixante-dix, les portes qui s'étaient entr'ouvertes
se referment. Une fois de plus il est interdit aux Juifs d'URSS d'immigrer.
C'est en 1985 seulement qu'on leur donne le droit d'émigrer, après
une campagne vigoureuse et des pressions politiques énormes de la
part de l'Occident, particulièrement du gouvernement Reagan. Des
dizaines de milliers de Juifs souhaitaient quitter l'URSS. Mais pour quel
pays ?
La question était d'autant plus difficile que les Juifs ou n'importe
quel autre citoyen soviétique ne pouvaient quitter l'Union soviétique
que s'ils disposaient d'une invitation officielle et d'un visa d'entrée
dans un autre pays. Israël obtempérait et théoriquement
tout Juif qui voulait quitter l'URSS obtenait automatiquement un visa
pour Israël. C'est donc grâce à ce visa que les Juifs pouvaient
quitter la Russie ; en l'absence de vols directs pour Israël, les
immigrants potentiels transitaient par une ville européenne, Vienne
par exemple, où des représentants de l'Agence juive les attendaient
et les aidaient à achever leur voyage en Israël.
Le seul problème était que bien vite on se rendit compte que
beaucoup d'émigrants juifs en provenance d'Union soviétique
ne voulaient pas se rendre en Israël. Cette volte-face spectaculaire
se produisit au plus fort de l'émigration de masse du début
des années soixante-dix, et particulièrement après la guerre
de Kippour, au moment où Israël était dépeint d'une
manière très négative par la presse soviétique. Beaucoup
de Juifs russes, la plupart d'entre eux même, avaient les yeux tournés
vers l'Occident, c'est-à-dire les Etats-Unis.
Beaucoup de Juifs américains se mobilisent à partir de 1975
pour aider les Juifs russes. Les grandes organisations caritatives américaines,
le Service d'aide aux Immigrants juifs (HIAS), estimaient qu'il fallait
aider les Juifs qui avaient réussi à s'enfuir, avaient souffert
d'un antisémitisme virulent et avaient été persécutés
à refaire leur vie là où ils le souhaitaient. Ceux qui
voulaient aller en Israël devaient avoir la possibilité de le
faire, mais les Juifs qui avaient quitté l'URSS ne devaient pas être
limités à ce choix. L'organisation HIAS, dévouée à
la cause des Juifs d'URSS, les aidait à s'installer en Amérique
s'ils le désiraient. De plus, ces organisations se constituèrent
en lobby au Congrès américain et auprès du gouvernement
pour donner aux Juifs réfugiés d'URSS un statut préférentiel
par rapport aux autres réfugiés.
L'Amérique a une longue tradition historique d'accueil aux réfugiés
qui viennent de pays opprimés. Le statut des réfugiés est
réservé traditionnellement à ceux qui ont quitté leur
pays "Par une crainte fondée de persécutions, qu'elles soient
d'ordre racial, religieux, national ou politique". Les leaders des organisations
juives déclaraient que le simple fait d'être juif en Union soviétique
était suffisant pour être persécuté, et que par conséquent
chaque Juif d'URSS qui avait réussi à quitter l'Union soviétique
et qui voulait venir s'établir en Amérique devait avoir la possibilité
de le faire. C'était là respecter les droits de l'homme les
plus élémentaires, disaient-ils.
Avec l'aide active d'organisations juives américaines, qui ouvrirent
un bureau à Rome, les émigrés qui voulaient s'installer
en Amérique se rendaient désormais de Vienne à Rome et
les 'défections' atteignirent une ampleur inégalée. A la
fin de 1978, il devint évident qu'il y avait une crise grave du point
de vue sioniste et israélien. En mai 1978, par exemple, sur 1 169
Juifs qui quittèrent l'URSS, 109 vinrent s'établir en Israël.
L'Organisation Sioniste Mondiale et le gouvernement israélien étaient
furieux de l'approche adoptée par le judaïsme américain.
Etant donné que les émigrants avaient été autorisés
à quitter l'URSS uniquement parce qu'Israël acceptait de les
recevoir et de leur donner des visas d'entrée, ils estimaient que
les organisations juives américaines avaient tort de les aider à
immigrer aux Etats-Unis. De plus, ils pensaient que beaucoup de Juifs
russes allaient s'assimiler et abandonner tout lien avec leur héritage
juif une fois arrivés en Amérique. Les statistiques semblaient
confirmer ce pronostic. En 1988, 7 à 10% seulement des Juifs russes
qui étaient arrivés aux USA dans les années 1970 étaient
encore en relation avec des communautés juives organisées, l'aide
financière donnée par ces communautés pendant les premières
années de séjour aux USA ayant cessé.
En Israël, au contraire, leur lien au peuple juif serait renforcé.
Le simple fait de vivre dans une société juive dans ses aspects
les plus quotidiens, de parler hébreu, de suivre le calendrier juif
- cela même était un immense progrès pour des Juifs qui,
sous le régime communiste et bien malgré eux, avaient été
assimilés et aliénés à leur propre culture.
Israël s'oppose à l'immigration
des Juifs d'URSS aux Etats-Unis
Le gouvernement israélien décida de lutter contre ce problème
au début des années 1980, ce qu'il fit de deux manières.
D'abord, il essaya de convaincre les leaders juifs américains et
le gouvernement américain d'abolir le statut de réfugié
des ex-Juifs d'URSS, prétextant qu'ils n'étaient pas des réfugiés
car un réfugié est par définition apatride, alors qu'Israël
est la patrie des Juifs du monde entier, donc les Juifs d'URSS ont une
patrie. Les Juifs d'URSS ou de Russie qui avaient quitté leur pays
sur invitation et avec un visa d'Israël devaient venir s'installer
en Israël. Ensuite, depuis Israël, ils pourraient faire une
demande d'immigration aux Etats-Unis ou ailleurs s'ils le souhaitaient.
Il y avait aussi des gens nés en Israël qui voulaient émigrer
aux USA, les Juifs russes devaient avoir exactement les mêmes possibilités
qu'eux, mais pas davantage. Et la controverse se poursuivait…
L'autre mesure prise par le gouvernement israélien eut un impact
bien plus considérable. En juin 1988, le gouvernement vota la fermeture
des stations de transit en Europe, dont Vienne et Rome, et organisa davantage
de vols directs, via l'Europe mais avec un départ presque immédiat
pour Israël.
Le leadership juif américain continuait à parler du droit des
immigrants à choisir le pays où ils voulaient vivre et s'opposaient
aux mesures prises par le gouvernement israélien, en privé sinon
publiquement. Le ton montait de chaque côté. Un conflit grave
était imminent dans le monde juif.
Pour finir, le conflit fut, sinon résolu, du moins atténué,
par la décision prise par le gouvernement américain de limiter
le nombre de Juifs russes admis aux Etats-Unis, au début des années
80. En effet, le budget consacré aux réfugiés était
insuffisant pour intégrer le flot des ex-Juifs russes et immigrants
potentiels. De plus, il y avait d'autres conflits dans le monde, d'autres
cas urgents de personnes en détresse qui considéraient les Etats-Unis
comme leur refuge. Lorsque l'administration Reagan décida de restreindre
l'immigration, les conséquences de cette mesure se firent sentir
immédiatement. Désormais la plupart des Juifs qui voulaient
quitter l'URSS devaient obligatoirement opter pour Israël. Le taux
élevé des "défections" n'allait plus se reproduire. La
tension apparue dans le monde juif au sujet des Juifs d'URSS, qui résultait
d'une conception différente du monde juif lorsqu'on était un
Juif israélien ou un Juif américain et d'une notion différente
des responsabilités à l'égard de ce monde juif, cette tension
disparut.
Conclusion:
La situation actuelle - réussite
ou échec ?
La chute du communisme a totalement changé la situation. Comme nous
le savons tous, depuis 1990 environ 700.000 Juifs d'URSS ont émigré
en Israël. Comme nous le savons tous également, il y a eu beaucoup
de problèmes liés à cette intégration. Beaucoup de
Juifs russes considèrent désormais que l'Aliyah n'est pas forcément
la solution à tous leurs maux. En même temps cette Diaspora
aborde une nouvelle ère, avec la tentative qui est faite de renouveler
la vie juive dans tous les pays de l'ancienne Union soviétique. L'ancienne
polarité Diaspora-Israël est donc réapparue mais avec des
modalités différentes.
Dès la disparition du rideau de fer, des représentants d'innombrables
organisations et institutions juives se sont rendus dans l'ancienne URSS
et ont tenté de créer sur place une vie juive conforme à
leurs vues. Des organisations de bienfaisance comme le Joint, religieuses
depuis Loubavitch jusqu'aux Réformés, et bien entendu les représentants
officiels de l'Etat d'Israël, l'Agence Juive et d'autres organismes
représentant le Sionisme - tous ont cherché à promouvoir
leur propres programmes.
Les représentants d'Israël et du Sionisme ont entrepris avec
beaucoup de dynamisme de constituer un réseau éducatif et culturel
d'écoles, de camps d'été, de clubs et ont été
accueillis chaleureusement sur place. Les investissements ont été
énormes, des centaines de shlihim sont partis pour des périodes
plus ou moins longues tenter d'insuffler une nouvelle vie à des communautés
qui furent jadis florissantes.
Cependant il convient de poser la question clairement : quels sont à
long terme les objectifs des Sionistes et des représentants d'Israël
? La théorie sioniste classique est claire. Le seul objectif peut
être de créer une identification juive et sioniste chez les
Juifs russes - surtout les plus jeunes - afin qu'ils souhaitent accomplir
l'idéal sioniste du retour à Sion, leur patrie. Le but final
ne peut être un travail éducatif et culturel et la création
d'une infrastructure permanente permettant à ces communautés
de vivre une vie juive pleine en Diaspora.
Dans l'activité exercée par les émissaires sionistes,
nous voyons une certaine tension inhérente à l'attitude sioniste
envers la 'Galout'. Etant donné que le Sionisme idéologique
ne croit pas, à long terme, à la survie de la vie juive hors
d'Israël, ces shlihim sionistes qui sont envoyés d'Israël
pour travailler dans les communautés juives de Diaspora et qui s'investissent
dans ce travail éducatif et culturel, veulent donc réussir jusqu'à
un certain point seulement.
De ce point de vue, les pays de l'ancienne URSS se sont révélés
un peu une réussite à double tranchant. Le nombre des immigrants
en Israël a considérablement baissé, sans doute à
cause du récit des difficultés rencontrées par les immigrants
en Israël qui a été fait à leur famille et amis restés
là-bas. En Russie et dans les états de l'ex-URSS, le travail
éducatif et culturel effectué par toutes les organisations juives
a été une grande réussite. Toute une infrastructure d'une
grande richesse s'est mise en place très rapidement, ce qui est un
fait d'autant plus étonnant qu'il n'y avait strictement rien au départ.
Il existe maintenant des écoles à plein temps, des cours dispensés
l'après-midi, des camps de vacances, des clubs, des universités
populaires, des écoles normales, des organisations d'aide sociale
et des synagogues, qui coexistent dans une structure communautaire chaleureuse.
Il y a donc toutes les chances que, s'il ne se produit pas une catastrophe
due à l'instabilité politique dans ces pays, ces institutions
perdurent.
En Israël, les Sionistes sont plus réservés face à
cet essor du judaïsme de Diaspora dans l'ancienne URSS. Mais une
chose est certaine, si une catastrophe menaçait, Israël les
accueillerait à bras ouverts.
[Introduction]
[La Période Biblique] [La
Période postérieure au Second Temple] [Les
Temps modernes] [Le Sionisme et l'Occident]
[Résumé] [Autres
Modèles] [La Russie] [La
Grande-Bretagne] [La France] [L'Allemagne]
[Le Yémen] [L'Inde]
[Conclusions] [Implications]
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