Le Sionisme et l'Occident
La dynamique de la tension
entre Israël et la Diaspora
Au cours des années formatrices du Sionisme, c'est-à-dire à
la fin du dix-neuvième siècle et au début du vingtième,
les diasporas d'Occident étaient encore en train de se constituer.
Les pays de langue anglaise ont acquis la majorité de leurs Juifs
précisément au moment où le Yishouv se constituait en Palestine
et pour des raisons similaires : la volonté de millions de Juifs
d'Europe orientale de quitter leur pays natal. La majorité des Juifs
occidentaux étaient eux-mêmes des immigrants ou des enfants
d'immigrants dans leurs nouveaux pays et n'étaient pas très
sûrs de leur statut. On peut dire que dans un certain sens, ils étaient
encore en exil car ils ne se sentaient pas vraiment chez eux dans le pays
où ils avaient immigré.
Cependant dans les années soixante-dix et quatre-vingt - deux générations
plus tard - les choses avaient beaucoup changé. Le judaïsme
des pays occidentaux, et particulièrement celui d'Amérique du
Nord, est devenu un judaïsme sûr de lui, formant désormais
une élite fière de ses nombreuses réussites. Les Juifs
se considéraient comme intégrés dans les pays où ils
vivaient, la plupart d'entre eux ressentaient un sentiment d'appartenance
envers ces pays et ne se sentaient absolument pas rejetés, parasites
ou impuissants. On peut dire que dans l'ensemble ils se sentaient chez
eux et pour beaucoup d'entre eux la Terre Promise était le pays où
ils vivaient et non Eretz Israël. Il se considéraient en Diaspora
alors que le Sionisme les considérait en Galout.
De plus, parmi la nouvelle génération de Juifs, beaucoup souhaitaient
aider Israël et ils l'ont fait d'une manière très active
: soit par des dons financiers, comme leurs ancêtres, soit par le
biais de la politique, en utilisant leurs dons et leur connaissance des
rouages de la politique dans leur pays pour se constituer en lobby et
militer en faveur d'Israël. Des personnes de leur envergure, qui
estimaient contribuer à la cause d'Israël par leur soutien financier
et leurs capacités, n'étaient pas prêtes à accepter
l'attitude supérieure et protectrice du Sionisme classique, tel qu'il
s'exprimait par les leaders et les porte-paroles de l'Etat juif.
Mieux encore, beaucoup pensaient que dans certains domaines essentiels,
ils pouvaient mieux faire que les Israéliens, par exemple dans la
gestion et l'administration des fonds recueillis par le judaïsme
de Diaspora en faveur d'Israël. Car Israël acceptait leur argent,
leur aide politique, mais en général elle rejetait leurs tentatives
de la conseiller ou les acceptait mal.
Même au début de la période actuelle de tension et d'affrontement,
les porte-paroles du Sionisme étaient de plus en plus sûrs de
leurs positions car ces positions, élaborées au départ
par les idéologues du Sionisme classique, étaient maintenant
renforcées par deux événements majeurs - l'Holocauste et
l'existence d'un Etat d'Israël souverain.
Pour beaucoup de Sionistes, l'Holocauste était la preuve qu'ils
ne s'étaient pas trompés. En effet, d'après le Sionisme,
la vie en Galout ne peut déboucher que sur une tragédie. Bien
entendu les Sionistes étaient horrifiés par l'énormité
de l'Holocauste, mais ils avaient prédit une catastrophe aux Juifs
de Galout des années avant l'Holocauste. De plus avec l'existence
de l'Etat d'Israël, qui est maintenant capable de sauver les masses
juives en détresse dans le monde, il y a maintenant une alternative
possible à la Galout, condamnée par de nombreux Sionistes. Les
Juifs devaient - et pouvaient - venir à Sion et sauver leur vie.
La Diaspora réagit
Un conflit entre ces deux groupes aux idéologies diamétralement
opposées était inévitable. A un certain moment, les Juifs
de Diaspora furent contraints de s'exprimer sur un ton différent
- celui de l'appartenance - et se mirent à rejeter l'idée qu'ils
étaient des Juifs de seconde classe uniquement parce qu'ils ne vivaient
pas en Israël. Ce processus a débuté il y a dix ou vingt
ans, lorsque certains leaders du judaïsme américain ont commencé
à réagir. Ils ont rejeté la position des porte-paroles
du Sionisme, qui les reléguaient au second plan. Certes la centralité
d'Israël était indéniable. Mais la leur ne l'était
pas moins.
Retour à un modèle basé
sur deux grands centres de vie juive ?
Ces leaders rejetaient l'idée d'être inférieurs - par
essence - en quoi que ce soit aux Juifs de l'Etat d'Israël, parce
qu'ils vivaient en Amérique. On commença à dire que de
même qu'il y avait deux centres juifs qui coexistaient à l'époque
du Talmud, Babylone et Eretz Israël, (du 3ème au 5ème ou
6ème siècle), actuellement la situation était semblable,
les Etats-Unis prenant la place de Babylone dans ce modèle de relations
Israël-Diaspora.
Cette protestation avait de plus une autre raison d'être - le sentiment
de plus en plus net chez beaucoup de Juifs de Diaspora engagés très
activement dans la vie juive - qu'il y avait une différence toujours
plus grande entre l'idéal sioniste et la réalité. Certes,
théoriquement Israël et le Sionisme étaient importants,
mais la vie en Israël n'avait souvent pas grand chose à voir
avec le rêve que les pourvoyeurs du Sionisme avaient vendu au public.
Les problèmes politiques, sociaux, religieux d'Israël, quoique
graves et différents des leurs, semblaient suggérer qu'Israël
n'était qu'une communauté juive en difficulté de plus :
l'enthousiasme pour la Terre Promise diminuait.
Les discussions politiques ayant lieu en Israël devinrent également
des thèmes de débats en Diaspora. Etait-il souhaitable de critiquer
ouvertement Israël à la face du monde dans un contexte international
comme celui des pays de Diaspora ? Il y avait désaccord à ce
sujet aussi mais une chose était sûre : les problèmes ne
manquaient pas à Sion.
De plus, la nouvelle génération des jeunes leaders juifs américains
différait de la générations des parents sur un point important
: ils ne connaissaient pas un monde sans Etat juif, ils n'avaient pas
ressenti personnellement le prix que les Juifs avaient payé dans
les années trente pour ne pas avoir eu d'Etat. Ils n'avaient pas
non plus le souvenir de ce qu'avaient été les premiers jours
du nouvel Etat juif, alors qu'Israël semblait vivre un combat impossible
et interminable pour sa survie, face à des ennemis supérieurs
en nombre, et luttait pour avoir sa place dans le concert des nations.
Beaucoup de gens de la présente génération ne se souvenaient
même pas que l'existence d'Israël était menacée avant
la guerre des Six Jours, ils n'avaient pas éprouvé comme beaucoup
de leurs parents une immense fierté après la guerre, due au
mythe du Superman juif - le nouveau combattant juif - qui avait provoqué
un élan de fierté parmi les Juifs vivant en Diaspora.
La seule guerre menée par Israël que le nouveau judaïsme
américain connaissait était la guerre du Liban, qui fut une
source constante de controverses, même en Israël, et dont bien
peu de gens étaient fiers. Ce judaïsme connaissait la réalité
de l'Intifada, dépeinte par la plupart des media du monde comme un
combat du type David et Goliath - avec Israël dans le rôle de
Goliath. Cette génération avait donc tendance à voir Israël
sans illusions, et même pour beaucoup d'entre eux, il leur semblait
que leur vie juive de Diaspora était supérieure à la vie
juive dans l'Etat juif.
De plus, il y avait de plus en plus de réserves sur le sort fait
à la religion en Israël où un judaïsme strictement
orthodoxe ne reconnaissait pas la validité d'autres courants non-orthodoxes
du judaïsme : les conversions au judaïsme pratiquées chez
les réformés et les conservateurs étaient sans cesse critiquées
en Israël et les milieux orthodoxes d'Israël étaient de
plus en plus virulents dans leur dénonciation d'autres formes de
judaïsme. Beaucoup de leaders juifs de Diaspora se sentaient de plus
en plus mal à l'aise face à cet extrémisme.
Le Sionisme avait déclaré pendant des années que le judaïsme
occidental pouvait vivre une vie juive plus accomplie en Israël,
mais lorsque beaucoup de Juifs occidentaux observaient Israël ils
étaient de plus en plus confrontés à une réalité
dans laquelle ils n'avaient pas leur place : si c'était cela la vie
juive que Sion avait à leur offrir, ils n'avaient aucune raison d'y
aspirer.
Nouveau modèle - Israël,
la panacée aux problèmes de Diaspora
Il a été question jusqu'à maintenant des Juifs de Diaspora
engagés, conscients de leur judaïsme, mais il existe un judaïsme
très nombreux qui n'est pas engagé, qui est assimilé et
de plus en plus indifférent à la vie juive organisée. Pour
beaucoup de ces personnes en effet, Israël est simplement un pays
souvent à la une des informations. Beaucoup n'éprouvent pas
grand chose ou n'éprouvent rien pour l'Etat juif.
Cependant il y a quelques années, quelque chose de curieux a commencé
à se produire. Les leaders et les élites de beaucoup de Diasporas
occidentales ont soudain commencé à remarquer l'existence des
Juifs assimilés et non engagés. Ils se sont mis soudain à
proclamer - tels des prophètes de malheur - que la vie juive des
pays de Diaspora était au bord de l'abîme. Un nouveau terme
fut désormais utilisé dans les pays de Diaspora occidentale,
'continuité juive' - telle était désormais la priorité
de l'heure. La conséquence de cet état de choses fut une nouvelle
recherche pour tenter de "sauver" l'avenir juif en Diaspora.
Toutes sortes de panacées ont été proposées - y compris
Israël. On a suggéré qu'un séjour en Israël,
la fameuse 'Expérience d'Israël' était un bon moyen de
renforcer une identification juive marginale chez beaucoup de jeunes de
Diaspora. Un nouveau modèle de relations Israël-diaspora est
désormais instauré, Israël étant le remède aux
problèmes d'identification au judaïsme des jeunes de Diaspora.
[Introduction]
[La Période Biblique] [La
Période postérieure au Second Temple] [Les
Temps modernes] [Le Sionisme et l'Occident]
[Résumé] [Autres
Modèles] [La Russie] [La
Grande-Bretagne] [La France] [L'Allemagne]
[Le Yémen] [L'Inde]
[Conclusions] [Implications]
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