בס"ד
L’impatience d’Edom
La réalité historique du
récit biblique:
La parasha Toldot que nous avons récemment
lue, nous décrit la naissance et le passage à l’age adulte de Yaakov-Jacob-
et de son frère Esaw –Esaü-.
Ces deux personnes sont des personnages
historiques ; nous entendons par là qu’ils ont existé dans une période
réelle de l’histoire. Le livre de Bereshit n’est aucunement, pour nous, un ensemble de mythes ou de paraboles vecteurs de messages
pieux. Il décrit, avant tout, des personnages réels qui ne sont autres que nos
propres ancêtres.
Pourquoi insister sur ce qui semble être un détail ? Somme toute, ne
serait-il pas plus louable de pratiquer, d’²accepter le joug de la Torah et des Mitzwot ² sans se préoccuper d’une quelconque véracité historique
du récit biblique. « Je mets quotidiennement les tfiline, bien que
je ne sache aucunement si Avraham a réellement existé, s’il a quitté Ur
pour s’installer en Israël, ou s’il a eu un fils qui se prénommait Itsh’ak ».
N’est ce pas là, l’expression d’une piété, s’il n’est pas plus intègre, au
moins pourrait-on la qualifier de plus mature ?
Ce discours serait vrai si nous considérions le Judaïsme comme une
religion, fonctionnant, dès lors, avec
ses mythes porteurs de valeurs morales. Mais ce que décrit la Torah est
avant tout l’aventure d’un peuple : issu des trois patriarches, passant
les vicissitudes de l’Egypte, il accepte alors la Torah au Mont Sinaï.
Il est symptomatique de citer à ce propos un extrait du Kouzari.
Lorsque le roi des Khazars demande au Sage juif de lui parler de sa religion,
voici ce que ce dernier lui répond :
« Nous croyons dans le D.ieu d’Abraham,
d’Isaac et de Jacob qui sortit les enfants Israël de l’esclavage d’Egypte avec
miracles et merveilles, les nourrit dans le désert, les fit entrer dans la
terre de Canaan après leur avoir fait traverser la mer rouge et le
Jourdain » Jusque là, voilà
résumée l’histoire du peuple juif ! Et maintenant, le sage ajoute « et
qui leur a donné la Torah par l’intermédiaire de Moshé ».
Nous devons être attentifs à l’ordre des énoncés dans le passage que
nous venons de lire: il s’agit d’abord de l’histoire d’un peuple, avant de
devenir une aventure religieuse.
Ainsi, lorsque la Torah nous raconte les tensions entre Yaakov et
son frère, elle nous raconte bien l’aventure de notre trisaïeul! Mais, que ces
récits aient une valeur historique ne diminue aucunement le fait que la Torah
les raconte dans un but précis. De nombreux enseignements sont tirés de ces
récits au point que Rashi, citant
le Midrash, nous dit « Yafe sih’atane shel avdey avot mitoratane shel
banim » - « Le discours des esclaves de nos patriarches est plus
riche d’enseignements que la Torah de leurs descendants »- !
A travers ces récits, se dégage une certaine manière être des personnages
bibliques que nos Sages nous invitent à retrouver soit chez leurs descendants,
soit chez ceux qui se réclament de leur héritage culturel. Cette analogie des
comportements porte une appellation spécifique « ma’asse avoth
simane labanim » - « les actes
des ancêtres sont source d’enseignements
pour leurs enfants »
-. Ainsi, nos Sages voient souvent dans les oppositions, ou les comportements
des personnages bibliques une indication, ou tout au moins une explication du
comportement des générations suivantes.
Par exemple, lorsque se pose le problème de la légalité de la
Septante, le Talmud dans Megila 9B cite un verset évoquant un
ancêtre biblique de la Grèce. « Que D.ieu embellisse Japhet et qu’il
réside dans les tentes de Sem ».
Selon la généalogie biblique, Yawan, la Grèce descend de Japhet. Les
Sages voient dès lors dans le verset que nous avons cité, une reconnaissance de
l’approche esthétique propre au monde grec
(« Que D.ieu embellisse Japhet »), et la
permission de traduire la Torah en Grec (« qu’il réside dans
les tentes de Sem »).
Comme nous l’avons dit plus haut, la parashat Toldot nous décrit l’enfance
de Yaakov et d’Esaw. Nous allons essayer de voir à travers les
versets et le commentaire de Rashi ainsi que du Maharal de Prague, un
trait de caractère qui semble caractéristique d’Esaw :
l’empressement.
L’impatience
d’Esaw :
Dès la naissance, Esaw est le premier à sortir du ventre maternel.
Le Maharal explique dans Netsah’ Israël, que l’empressement d’Esaw
à quitter la
matrice reflète son aisance naturelle à évoluer dans le monde matériel.
Il est à son aise dans ce monde-ci ; il veut y entrer le plus vite
possible, sans attendre.
D’ailleurs, il s’appelle Esaw. Rashi explique : « Esaw,
car il était assouy, accompli, déjà largement formé
physiquement ». Il n’y a pas chez Esaw la longue maturité de
l’enfance à l’age adulte. Il est déjà accompli – tout au moins
physiquement-. Cet enseignement de Rashi est très symptomatique. Il n’y
a pas cette patience, cette longue période de l’être en formation. Il est déjà,
et ne veut sûrement pas être un être en devenir. C’est beaucoup plus
qu’un phénomène physiologique que vient nous préciser Rashi. Il vient
nous expliquer le nom d’Esaw, sa manière être.
Un des épisodes les plus connus du conflit entre Yaakov et Esaw
est la vente du droit d’aînesse. Une lecture attentive des versets nous montre
que là aussi, Esaw apparaît comme incapable d’accepter un décalage entre
ce à quoi il aspire et sa réalisation immédiate.
Verset XXV-29, 30 : « Yaakov cuisinait un plat
lorsque Esaw rentra du champ, fatigué. Et Esaw dit à Yaakov :
donne-moi de ce rouge,
car je suis extenué. Et c’est pour cela
qu’Esaw s’appelle Edom ».
On imagine aisément Esaw revenant des champs, écarlate comme un
enfant qui aurait trop couru. Il entre dans la cuisine, et veut tout de
suite à manger, il ne veut pas attendre, il ne peut pas attendre. Mais, la
Torah ne nous raconte pas ici les caprices d’un adolescent difficile. Ca n’est
pas son propos ! Le verset met en avant à nouveau cette impatience, cette
incapacité d’accepter les situations en devenir. Le commentaire de Rashi
sur le terme « Halieti – na » est éloquent. Nous avons traduit
« donne-moi de ce rouge », mais Rashi traduit « fais moi
gober » ! Ce n’est sûrement pas là, la manière de manger dans la
maison d’Avraham ! Il n’y a pas cette notion de distance, de temps
d’introspection avant la réalisation de la volonté ;
mais chez Esaw la satisfaction du désir doit être immédiate, sans
prendre le temps d’attendre.
Un autre commentaire de Rashi
dans la parasha Toldot semble mettre encore en avant ce trait de caractère chez
Esaw. Il mérite que nous nous y attardions, son sens immédiat pouvant
paraître obscur.
Le verset XXVI, 24 raconte un
évènement qui peut sembler anodin : « Esaw avait quarante ans
lorsqu’il prit pour femme Yehoudit fille de Beeri Hah’iti et Bosmat fille de
Eilon Ha’hiti ».
Esaw a quarante ans, il veut se
« ranger » ; tout ceci semble trés bien ! Pourtant Rashi,
citant le Midrash, voit dans ce verset quelque chose d’autre :
« Esaw
est comme le cochon, hypocrite ! Le cochon met toujours ses pattes en
avant comme s’il voulait dire : ²Voyez ! J’ai les sabots fendus ; je suis
propre à la consommation². De la même manière, Esaw, qui pendant des années, détourna des femmes de leurs époux, arrive à quarante ans et dit à son
père : ²Je veux faire comme toi
qui es un Juste, et prendre une épouse à l’age de quarante ans² »
Rashi bien étrange ! Que Esaw soit un personnage hypocrite, cela semble évident à la lecture du récit
biblique : il se joue de son père et profite de sa cécité. Mais, quelle
est donc l’importance de cet âge : quarante ans ? Itsh’ak s’est effectivement marié à
quarante ans, ceci est relaté au verset XXV, 20. Mais en quoi est-ce un signe
de piété –au point que Esaw cherche à le mettre en avant- de
prendre une épouse à cet age précis ?
Le
Maharal, dans son monumental commentaire de Rashi, le Gour Arieh, donne
un élément de réponse :
« Il
y a dans ce commentaire –de
Rashi- une idée très profonde. Rashi
vient en fait, nous expliquer pourquoi Itsh’ak épousa Rivka à l’age de quarante
ans. C’est que le chiffre quatre est le premier chiffre symbolisant une
plénitude. »
Si le
Maharal est ici très bref, c’est qu’il
s’agit là d’une idée récurrente dans toute son œuvre. Nous pourrions l’appeler
la symbolique Maharalienne des nombres.
Le
chiffre un, est trivialement, symbole soit de l’unité, soit de l’unicité, soit
de l’indivisibilité. Le chiffre deux est, par contre, le symbole de la
dualité, donc de la division. Trois, de par la présence d’un point médian venant nuancer les deux extrêmes
est un chiffre propre au peuple juif (héritier de trois patriarches, priant
trois fois par jour…), c’est le chiffre du –difficile- équilibre, de l'unité
des valeurs.
Le
chiffre quatre est le premier chiffre à emplir l’espace, les quatre points
cardinaux. C’est donc chez le Maharal, soit un symbole d’éclatement,
soit de plénitude matérielle, une certaine forme d’absolu matériel. Par
exemple, le Talmud nous dit que pour la flagellation, bien que la Torah ait dit de frapper quarante coups, on n’en donne que trente-neuf, car
quarante c’est absolu, ce serait la mort du condamné! Un embryon est formé
au quarantième jour de la grossesse nous affirme-t-on dans le traité Niddah. Le bain rituel doit comporter quarante seah d’eau etc…
Ainsi, la
plupart des nombres perdent chez le Maharal, leur caractère anodin. Nous
pourrions les décrire tous, mais cela nous éloignerait de notre propos.
Si
Itsh’ak se marie à quarante ans, c’est que c’est là, un âge où l’on atteint une
certaine forme d’absolu ;
pour continuer au delà il faut être deux.
Revenons
à notre propos. Itsh’ak est un Juste, et cela se traduit entre autre par l’attente
d’une certaine maturité avant de prendre une épouse ; maturité symbolisée
par l’âge de quarante ans. En revanche, chez Esaw, nous dit Rashi, il y a de nouveau cet empressement, ce refus de la –longue- attente
nécessaire au mûrissement : il prenait des femmes avant quarante ans. Il
ne prend pas le temps d’attendre.
Yaakov, quant à lui, est le symbole de la
patience. Il suffirait pour nous justifier de rappeler l’épisode chez Lavan. Yaakov attend quatorze ans avant d’épouser la femme qui lui a été promise !
Quatorze années de patience ! On n’est bien loin des caprices d’Esaw voulant manger maintenant ! Mais, un verset nous semble
caractéristique de cette opposition. Lorsque Yaakov retrouve
Esaw, alors qu’il rentre en terre d’Israël, il lui dit :
«Que
mon Maître –Esaw- passe devant son serviteur. Quant à moi, j’irai à mon
rythme, au rythme de ce que j’ai à faire, et au rythme des enfants. Nous nous
retrouverons à Seir. »
Rien ne presse chez Yaakov. Il laisse Esaw courir devant.
Lui, prend compte des enfants, d’un projet à long terme. « J’irai à mon
rythme, mais nous nous retrouverons » ; « pour nous
confronter », nous explique Rashi :
« Yaakov
parle de se retrouver à Seir ; il n’y est pourtant jamais arrivé ?
Mais Seir est le lieu où Israël rencontrera Edom à la fin des temps ainsi
qu’il est dit dans Obadia I : ²Les rescapes viendront jusqu'à la montagne de Sion
pour juger – se confronter avec- la montagne de Esaw² »
Yaakov se sépare ici d’Esaw.
Il décidé d’aller à son rythme, au rythme lent des enfants, au rythme du long
mûrissement de l’histoire. Loin de l’impatience de son frère, il prend le temps
de mener à bien le long projet de la maison d’Abraham. Conscient que son chemin
est authentique, il affirme sans crainte « Nous nous
retrouverons » à la fin de l’histoire, le pressé et le patient, et nous pourrons comparer.
L’impatience d’Edom :
« Maasse avot simane labanim »,
disions-nous. Nous avons comme tradition que le monde occidental est assimilé à
Edom, descendant d’Esaw. Cet empressement d’Esaw se retrouve-t-il
dans le monde occidental ? Cette patience est-elle toujours héritage des
enfants de Yaakov ?
Certains éléments semblent aller dans ce sens. La productivité à tout prix,
la rentabilité avant tout, caractéristiques du monde actuel, ressemblent à ce Esaw
voulant manger tout de suite,
sans attendre. Pas de mûrissement, pas le temps ! Des résultats, tout de
suite!
Face à cette course effrénée, le monde de Yaakov avec ses yeshivots
paraît bien anachronique. Y a-t-il moins pressé qu’un raisonnement talmudique
avec ses soucis de minutie et ses multiples digressions ? Y a-t-il moins
« rentable » que des études en Yeshiva ? Sans programme
rigide, sans examens réels sanctionnant une certaine somme de connaissance, la Yeshiva
semble être le dernier endroit où l’on croit encore que la sagesse
ne peut être le fruit de la précipitation, mais le résultat d’un long et lent
mûrissement
Mais, un autre point est plus frappant encore. Au début de l’ère actuelle,
alors que la situation politique en Judée est désespérée, apparaît ce qui nous
semble être le fruit même de l’impatience : le messianisme chrétien.
Par désespoir, ou par besoin esawique de satisfaction immédiate, on
laisse tomber le long et lent projet pour un projet de l'immédiat Edom n’a
pas le temps, il est prêt, pour cela, à abandonner le politique, il se contente
d’un messianisme imparfait n’ayant régler aucun problème, pourvu que l’on n’ait
plus besoin d’attendre.
Au même moment, tel Yaakov attendant patiemment 20 ans chez Lavane,
Israël entame 2000 longues années d’exil. Années d’attente, de mûrissement
Avant de partir en exil, nous raconte le Talmud dans Ktouvot,
D. fait jurer le peuple. Un des serments est de ne pas dévoiler « notre
secret » aux nations. Rashi explique que ce secret est
le Sod Ha’ibour. Le sens littéral de Sod Ha’ibour est la
connaissance astronomique nous permettant de fixer le calendrier hébraïque.
Mais, ibour est de la même racine que oubar –fœtus -. Avant de
partir en exil chez Edom, nous devons nous rappeler et ne pas révéler notre
secret : nous sommes en gestation, et les gestations prennent du temps.
Nous devons être patients.
Mais, à force de faire l’éloge de
la patience, ne risque-t-on pas de tomber dans l’inaction ? A force de se
méfier de l’empressement, ne risque-t-on pas de rester à jamais spectateurs de
l’Histoire ? Voilà un écueil bien tentant : ne jamais se tromper car
ne jamais s’engager ! Est-ce là la
démarche de Yaakov ? Cette dernière option semble être en fait une
autre forme d’extrémisme, de désespoir de l’Histoire. Lorsque la réalité ne
coïncide pas avec les idéaux, un extrémisme réajuste ses aspirations "à la
baisse", un autre dans le but
–certes louable- de préserver les idéaux, désespéré de l’Histoire et préfère ne
pas s’engager.
Le chemin médian
est de loin le plus dur : être acteur de l’Histoire tout en sachant
que le chemin est long, très
long ; prendre part aux évènements sans jamais altérer ni ses idéaux, ni
ses exigences. Peut-être, est-ce là, le message de Yaakov à son
frère : « Nous marcherons à notre rythme, au rythme des
enfants. » Nous allons, lentement certes, mais nous allons ; et,
inéluctablement, nous nous rapprochons du moment où « nous nous
retrouverons à Seir ».
Les derniers mois -et les
derniers jours- ont été indéniablement des moments très durs pour le peuple
Juif. Les situations en devenir sont toujours dures ; elles sont faites de
hauts et de bas. C’est en ces moments là plus qu’en d’autres que la patience
doit être le mot d’ordre. Et, en dignes descendants de Yaakov, nous
devons rester fidèles à nos aspirations, confiants que si notre chemin est long
et compliqué, il est, malgré tout, authentique.
A l’issue de la guerre de Kippour,
un des évènements les plus traumatisants de l’histoire moderne Israël, le Rav
Tswi Yehouda Kook zatsal écrivait :
«De même
que le monde a été créé de manière graduelle, -"en 10 paroles le monde fut
créé"-
la rédemption Israël apparaît-elle aussi de manière graduelle –kim’a kim’a, peu
à peu-.
Nous sommes au milieu du chemin. Le travail n’est pas achevé et il reste encore
des complications ! »
Patience !
Benjamin Sznajder - Technion
sznajder@techst02.technion.ac.il